Bernard Dejonghe à La Garenne Lémot

publié le 14 avril 2023.

Bernard DEJONGHE, sculpteur de la résonance matériale, au domaine La Garenne Lemot

Cette exposition intitulée Fusions.1 nous donne à voir et percevoir une nouvelle fois la singularité et l’importance de l’œuvre de Bernard Dejonghe basée sur la constance et l’approfondissement de ses recherches sur les médium terre et verre. Celles-ci produisent ce que le philosophe et critique d’art Georges Didi-Huberman appelle une « résonance matériale »2 profondément singulière et en pleine résonance par rapport aux enjeux de notre époque.

Cette œuvre est basée sur une véritable pensée matiériste de la sculpture et de son rapport à la lumière. L’artiste a une exigence formelle basée sur une « scripture » formelle  ouverte, ce que nous avions nommée dans un précédent article des « formes brêves »3, c’est-à -dire n’imposant aucune signification affirmée; celles-ci ont une puissance d’attraction du regard de par leur aura seule et s’appuyant sur des installations toujours remarquées et remarquables, L’autre exigence concerne la profondeur et l’impact du rendu des émaux utilisés dans le cas de la céramique et de la spécificité de son rendu du verre donnant l’impression de ce qu’il appelle « un vide massif ».

Cela produit un style formel à nul autre pareil, que ce soit en verre ou en céramique. Ces œuvres constituent des différences et répétitions de « résonances matériales »qui nous semblent venir des tréfonds des temps anciens tout en nous semblant contemporaines. Celles-ci proviennent d’une analyse toujours plus approfondie des matériaux et des impacts du processus résultant des effets de l’énergie – le feu pour la céramique , l’énergie électrique et un programme informatique pour le verre – avec le jeu des aléatoires qui échappent à toute maîtrise ; un autre aléatoire lui semble primordial et peu souvent mis en valeur dans l’impact d’une œuvre sur le regardeur : l’importance de la lumière : celle artificielle pour saisir ces profondeurs de la matière et celle des variations quotidiennes de la lumière naturelle.

Cette pensée matiériste s’appuie sur une anamnèse matérielle en acte de par les médium choisis la terre en tant que « mémoire des formes »4 et le verre en tant que processus de fusion éventuellement cosmique. En effet de par leur caractère commun de strates de temps accumulé, pour Dejonghe la matière est mémoire mêlant la survivance du vivant qu’il soit celui des corps vivants ou celui des corps venus de l’univers cosmique, ainsi son attrait pour les météorites et ses expéditions avec des chercheurs pour aller à leur découverte dans les régions les plus isolées.

De là provient l’inventivité de «  formes brèves » dans la céramique comme dans le verre en nombre limitées, que ce soit en terre avec des formes primordiales inspirées de ce qu’il avait pu rencontrer dans les déserts et autres expéditions (outils primitifs, débris de météorites, objets et vêtements de très anciennes traditions, voire reprises de titres tels la série dénommée les boli, aussi bien qu’ en verre avec des formes très graphiques .

Cela impliquait une ligne tenue tout au long de son parcours, jamais influencée par des tendances et modes, mais nous donnant à voir une écriture plastique et sculpturale qui lui est propre ainsi qu’une exigence de réalisation impliquant des destructions nombreuses après cuisson.

Cette rigueur s’explique par des choix de mode de vie faits de volonté de toujours approfondir ses connaissances aussi bien scientifiques que de savoir-faire en liaison avec des chercheurs à la recherche de matériaux rares tels les météorites. Il se comporte en tant qu’artiste responsable par rapport à notre époque, c’est à dire pleinement conscient de son rapport au temps, à l’univers de par un rapport fusionnel avec les origines de la matière et de ses transmutations.

Ce langage plastique produit un mode singulier d’expérience pour le regardeur ; d’une part il nous rend perceptible des aspects de la matière et de la lumière que nos sens premiers n’arrivent pas à voir la plupart du temps, que ce soit pour la céramique comme pour le verre, de par la puissance et la profondeur de ses saisissements de la transmutation de la matière et de l’action variable de la lumière, tel le chercheur voulant toujours approfondir les énigmes des évolutions de la matière organique . D’autre part  cette « résonance matériale » nous affecte au point de nous faire percevoir un rapport singulier ou anachronique à la temporalité et à l’espace de par cette mise en valeur de matières utilisées qui nous viennent de la nuit des temps et qui nous font appréhender une condensation du temps passé, présent et à venir.

Cette exposition nous montre l’ample parcours de création de l’artiste de ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Les membres du club qui ont pu être présents lors de l’avant-première du vernissage ont pu bénéficier des propos de Bernard Dejonghe sur les jalonnements de son cheminement de vie et de création dans une ambiance très chaleureuse .

Bernard Dejonghe, Tripode noir 2010
Bernard Dejonghe, Tripode noir 2010

Chacun a pu se rendre compte de la profondeur et de la puissance de ces œuvres sculpturales ; le parcours de l’exposition est réparti en sept salles avec des œuvres remarquablement mises en espace et bénéficiant souvent d’une lumière naturelle évoluant au cours de la journée. Ce parcours nous aide à appréhender la cohérence de l’œuvre et sa résonance matériale que ce soit avec les émaux noirs ou rouges et avec le verre massif en nous proposant un voyage dans l’univers de l’artiste ainsi réparti de salle en salle : L’atelier, Les voyages, Le verre, La fusion, Le noir, La couleur, Le bleu , La terre ; dans la salle Le bleu nous pouvons voir la projection du remarquable film Bleu vertical5 sur la cuisson puis l’installation de 49 stèles bleues de grès sur l’Arpille, mont proche de l’atelier à Brianconnet (Alpes Maritimes) et dans cette salle nous avons une installation de quelques-unes de ces stèles.

Le livre Terra de Lava réalisé à l’occasion de cette exposition nous en donne aussi un remarquable témoignage, avec de nombreux textes de Bernard Dejonghe et à l’appui des textes d’auteurs venant d’horizons divers allant de Germain Viatte, ancien directeur du Centre Pompidou, à l’écrivain Kennet White ou à des chercheurs du Musée d’histoire naturelle.

Au vu de cet ensemble, il me revient les propos d’Annita Besson la galeriste de Londres lors d’une exposition au Musée d’Art Moderne de Dunkerque en 1992 : « nous nous trouvons en face du Brancusi contemporain ».

Ce parcours nous semble exemplarifier ce que nous attendons d’un artiste au XXIème siècle : une résonance telle qu’elle ait une puissance capable d’agir non seulement sur nos affects mais aussi sur notre rapport au monde face à des forces agissantes cherchant à nous imposer des représentations nous faisant perdre tout contact et toute sensibilité avec « la chair du monde »6 .

Arnauld de L’Epine

La Motte, 14 avril 2023

1 du 8 avril au 1er octobre 2023, cf. site https://www.domaine-garenne-lemot.fr/44/accueil-garenne-lemot/j_6

2 cf. Didi-Huberman , Gestes d’air et de pierre, Les éditions de Minuit, 2005, p.78 citant Pierre Fédida

3 cf. Ceramics Art & Perception n°59 en Avril 2005 en empruntant ce terme à Roland Barthes « dans La préparation du roman : « la forme brève est sa propre nécessité et sa propre suffisance : elle ne se prête pas »;

4 cf. Giuseppe Penone, Respirer l’ombre, édition Beaux arts de Paris, 2021, p.95 :

« Elle est la matière qui crée et recrée la vie sous des formes

Différentes.

Elle est le laboratoire de la métamorphose.

Elle est le matériel qui se souvient des pas, des gestes des mains

qui miment les choses touchées ».

.

5 réalisé par Michel Schneider et musique par Barre Phillips, 1986

6 cf.. Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, édition Gallimard, collection Tel, 1979 pp.297 à 299